Mes parents ont 70 ans.
On est 7 potes depuis l'école primaire. 6 sont aujourd'hui pères. 4 le sont devenus pendant les 35 mois où je vis loin.
Moi, je vis à près de 10 000 km. Au Vietnam. Bientôt en Thaïlande.
Aucune lettre que j'ai lue sur le nomadisme n'aborde ça frontalement. Le frein famille proche et amis-frères qui s'enracinent au moment où toi tu pars.
Aujourd'hui je raconte comment je le vis. Sans héroïsme. Sans dénégation.
Cette lettre est plus personnelle que les précédentes. Si tu lis Vivi Tofu pour les chiffres et les démarches concrètes, tu peux passer la suite. Si tu portes en silence ce dilemme entre famille proche qui vieillit et désir de vivre ailleurs, reste avec moi.

L'annonce face à mes parents
Quelques mois avant le grand départ de juin 2023, je m'assois à table avec mes parents et leur dis qu'on s'en va, ma copine et moi.
Pas par mail. Pas en visio. En face.
Trois questions arrivent, dans l'ordre :
Combien de temps ? Pour faire quoi ? Et le boulot ?
Pas d'émotion immédiate. Juste des questions pratiques. C'est leur manière à eux de digérer une annonce qui les chamboule.
Je réponds comme je peux. "On part pour quelques mois et on verra. Pour vivre ailleurs. Pour ralentir. Pour respirer." Sur le boulot, je reste vague, à l'époque je termine une mission freelance, on verra après.
Ce que je n'ai pas dit ce soir-là : que j'avais pris la décision depuis longtemps, que je ne savais pas exactement quand on rentrerait, et qu'à 31 ans je commençais à suffoquer dans un cadre que tout le monde m'avait vendu comme la "réussite".
La sensation pendant l'annonce, en trois temps :
Soulagement. Enfin dit. Le poids du non-dit qui partait.
Culpabilité. Ma mère qui questionne, qui cherche à comprendre. Mon père silencieux — c'est sa manière à lui depuis toujours quand l'émotion monte.
Défi. Comme quand je leur avais annoncé, quelques mois plus tôt, que j'arrêtais de manger de la viande. Le même mélange de "ils ne comprendront pas vraiment maintenant, mais ils s'habitueront".
Ce soir-là, je suis ressorti de chez mes parents avec la même sensation que beaucoup de gens qui osent dire ce qu'ils veulent vraiment : un poids qui descend, et une responsabilité qui monte.
Les amis qui s'enracinent
On est 7 potes depuis l'école primaire. 6 ans, 7 ans à l'époque où on s'est rencontrés.
Aujourd'hui, on est encore tous en contact. C'est rare et c'est précieux.
Et c'est exactement là que le nomadisme adulte devient un sujet compliqué.
Sur ces 7, 6 sont aujourd'hui pères. 2 l'étaient déjà avant juin 2023, quand ma copine et moi avons fait nos sacs. Les 4 autres sont devenus pères pendant les 35 mois où je vis loin.
Plusieurs se sont mariés aussi. Tous ont planté leur vie quelque part en France.
Pendant que moi je faisais l'inverse.
Concrètement :
Plusieurs mariages où je n'étais pas
Plusieurs naissances où je n'étais pas le premier à voir le bébé
Plusieurs anniversaires (les leurs et les miens) où il a fallu envoyer un message au lieu de partager un verre
Je n'ai pas la prétention de faire passer ça pour une "petite chose". Quand on construit son inner circle entre 6 et 18 ans, ces gens deviennent des frères. Et un frère qui s'enracine dans le moment où toi tu décolles, c'est une dissonance qu'aucun guide nomadisme ne décrit.
Mais c'est aussi celle que les nomades adultes vivent en silence.
L'arrangement concret
Voilà comment ça se traduit dans le quotidien.
Sur les 35 mois où on a été basés en Asie, on est rentrés en France une seule fois : 6 mois entre mars et octobre 2025. Pas un week-end, pas une semaine. 6 mois posés.
Pour le reste, le lien tient à distance :
3 à 5 appels en visio par mois avec mes parents. Souvent courts. Ce qui compte, c'est la régularité, pas la durée.
Quelques échanges WhatsApp avec ma grande sœur quand un sujet plus dense remonte : le boulot, ma localisation à long terme, la paperasse qu'on gère pour la famille. Les sujets qui se prêtent mieux au texte qu'à la visio quand tes parents sont à 5 heures de décalage horaire.
Je ne vais pas te mentir : la relation est plus distante qu'avant. Inévitable quand tu mets 10 000 km entre toi et eux.
Mais elle est presque toujours honnête. C'est peut-être un peu paradoxal, mais le fait d'être loin a rendu les vraies conversations plus accessibles. Quand tu as 30 minutes en visio par mois avec ta mère, tu n'as pas envie de faire semblant.
Ma grande sœur
Il faut que je nomme une chose ici : si je peux vivre à 10 000 km, c'est aussi parce que ma grande sœur est sur place.
Elle habite à 35 minutes en voiture de chez nos parents. C'est elle qui passe les voir régulièrement, qui les accompagne aux rendez-vous médicaux quand il y en a, qui décroche en premier quand quelque chose ne va pas.
Sans elle, je ne suis pas sûr que le compromis tiendrait. Mes 6 mois de retour en 2025 et mes appels mensuels n'auraient pas suffi à compenser une situation où personne d'autre n'est physiquement présent.
Je ne le dis pas assez. Je ne lui ai jamais vraiment formulé en face. Mais c'est un fait : ma capacité à être loin repose en partie sur sa présence rapprochée.
Si tu envisages le saut et que tu as un frère, une sœur, un cousin proche qui peut "porter" la présence en France pendant ton absence : nomme-le. Vraiment. Pas juste mentalement. Dis-lui que tu sais que sans lui ou elle, tu ne pourrais pas être où tu es.

Ce qu'en pensent mes parents maintenant
Aujourd'hui, presque 3 ans après le grand départ, mes parents ont moins peur qu'avant. Mais ils restent inquiets : c'est leur rôle de parents, surtout à 70 ans, et ça ne va pas changer.
Ils ont eu leurs phases :
Année 1. L'inquiétude brute. "Quand est-ce que vous rentrez ?" à chaque appel. Tension dans la voix. Difficulté à se projeter.
Année 2. L'acceptation partielle. Les questions deviennent moins anxiogènes : "Vous mangez bien ? Il fait pas trop chaud ?". Le fond reste, mais le ton change.
Année 3. Un mélange. "Tu veux pas rentrer, genre bientôt ?" d'un côté. "On pourrait passer vous voir ?" de l'autre. Mes deux parents sont Cambodgiens d'origine, ils voyagent au Cambodge presque à chaque hiver français. L'Asie n'est pas un mot étranger pour eux. Ils commencent à envisager de venir en Thaïlande.
Et ce que j'ai compris au fil du temps : ce qui les rassure le plus, c'est de me voir bien. Pas mes promesses de rentrer. Pas mes plans long-terme. Juste, quand on s'appelle, le fait qu'ils me voient en bonne santé, qu'ils m'entendent parler de mes revenus en construction, de mon projet (Vivi Tofu, peut-être une farm life si on bascule là-bas).
Quand ils sentent que je construis quelque chose dans le bon sens, l'inquiétude diminue. Quand ils sentent que je flotte, elle reprend.
Je vais finir là-dessus.
Si tu portes ce frein famille comme une boule dans le ventre, sache que :
Le frein n'est pas binaire (rester à 100 % ou partir à 100 %). C'est une géométrie qui évolue : 6 mois posés en France ici, 35 mois en Asie là, 1 retour vite si urgence partout.
L'urgence reste possible. Un vol Hoi An → Paris fait 14 heures montre en main. Avec un budget réservé pour ça, tu sais que tu peux rentrer en 24 heures si besoin.
Le rôle de ta fratrie ou de ton entourage proche est central. Ce n'est pas une chose qu'on porte seul.
Tes parents évoluent. Plus vite que tu ne le crois.
Je ne te dis pas : pars. Je te dis : ne pas partir parce que tes parents vieillissent, c'est une décision que tu prends maintenant qui peut peser dans 10 ans. Réfléchis-y franchement, pas par peur.
Si tu veux partager ta version, réponds à cette lettre. Tous les nomades adultes que je croise portent ce sujet en silence. Très peu en parlent publiquement.
Si tu débarques sans avoir lu la lettre précédente, elle est ici : J'ai obtenu mon DTV (visa 5 ans Thaïlande) sans agence. Voici comment.
À dimanche prochain,
Vivi