Il fait 5 degrés.

On est dehors, sur les marches en pierre de la montagne. Le prof nous annonce en anglais ce qu'on va faire.

On va descendre les 100 marches. Sur les mains.

Pas complètement sur les mains, les pieds touchent aussi, on rampe en quelque sorte. Mais c'est les bras qui portent. Et on est à l'extérieur. En montagne. En hiver. En février 2025, dans les montagnes du Henan, à l'école de Kung Fu de YunTai Shan.

Je n'avais pas prévu que ce serait mon souvenir le plus fort du mois.

Comment j'ai atterri là

Pour comprendre, il faut remonter à une décision prise quelques mois avant.

J'avais arrêté mes missions freelance. Pas par obligation. Par choix.

Des mois sans Jira. Sans client. Sans réunion de cadrage. Avec des économies, un plan, et la conviction que si je ne prenais pas ce temps maintenant, je ne le prendrais jamais.

Ce temps m'a permis de faire des choses que je n'aurais pas faites autrement. Dont 1 mois dans une école de Kung Fu en Chine.

YunTai Shan, c'est une école internationale dans les montagnes du Henan, à une heure de Zhengzhou. Des étudiants du monde entier , une vingtaine à une trentaine d'étrangers quand j'y étais. Et des enfants chinois de 6 à 16 ans qui, eux, ne sont pas là pour "l'expérience" : ils vivent là.

J'ai choisi la chambre solo, tout compris (logement, repas, cours). J'habitais au 6ème étage. Sans ascenseur.

Le rythme

La journée commence à 6h30.

Tu descends les 6 étages, tu rejoins le groupe dehors pour 50 minutes de réveil musculaire. Petit déjeuner à 7h20. Du lundi au vendredi, j'avais cours de mandarin de 8h30 à midi, avec 30 à 40 minutes de pause au milieu. L'après-midi : 1h à 1h30 de travail physique, puis les "forms" de 15h30 à 17h30. Dîner à 18h. Le mercredi après-midi, repos. Samedi matin, un peu d'entraînement. Dimanche, rien.

La nourriture à la cantine était bonne, variée, copieuse. Je complétais avec des fruits achetés chaque semaine : bananes, fruits du jacquier, mandarines, mangues... Mon corps en redemandait. Je n'avais pas toujours mon téléphone sur moi, et je faisais 12 000 pas par jour en moyenne, sans jamais avoir cherché à les faire.

La méthode : le corps avant le cerveau

Les "forms", c'est la pièce centrale du Kung Fu.

Une séquence de mouvements codifiée. Tu l'apprends en fragments. Tu répètes chaque fragment jusqu'à ce qu'il soit là, dans le corps, sans que tu aies besoin d'y penser.

Ce n'est pas de la mémorisation au sens habituel. Tu ne te souviens pas d'une form comme tu te souviendrais d'un mot de passe ou d'une règle de gestion.

Tu la répètes jusqu'à ce que le corps l'exécute avant que le cerveau donne l'ordre.

C'est l'inverse de mon métier.

Dans la tech, dans la QA, dans tout ce que j'ai fait depuis 2017 : tu analyses d'abord. Tu identifies le problème. Tu formules une hypothèse. Tu agis. La réflexion précède le mouvement.

Dans le Kung Fu, le mouvement précède la réflexion. Le corps apprend à décider plus vite que la conscience.

Un après-midi, j'essayais de reproduire un enchaînement. Je le ratais systématiquement à la même transition. Je l'analysais dans ma tête, je cherchais pourquoi, je recommençais en pensant à la correction.

Mon prof s'est approché. Il n'a rien dit. Il a mis sa main sur mon épaule, guidé mon mouvement deux fois, et est reparti.

La troisième tentative, c'était juste.

Mon cerveau n'avait rien résolu. Mon corps avait intégré.

L'accumulation silencieuse

Je dormais au 6ème étage sans ascenseur, et pendant les dix premiers jours, je comptais les paliers en montant. Au bout de deux semaines, je ne comptais plus rien , je montais, c'est tout. Au bout de trois semaines, mes genoux ne se plaignaient plus dans les descentes, non pas parce que j'avais "travaillé les genoux" selon un protocole quelconque, mais parce que les tendons, les stabilisateurs, les appuis avaient appris quelque chose sur la durée, silencieusement, sans que je leur demande quoi que ce soit.

Ce n'est pas un programme sportif. C'est une accumulation qui se fait sans qu'on la voie venir, et c'est exactement ce qui manque dans une vie tech. Tu passes 8 à 10 heures par jour à résoudre des problèmes dans ta tête, et pendant ce temps ton corps est assis, il n'a aucun signal à traiter, il ne sait pas qu'il fait quelque chose d'utile. Avec le temps, il finit par oublier qu'il est capable de faire des choses sans en avoir reçu la permission.

Ce que j'ai ramené

Je ne suis pas rentré en ayant "changé ma routine sportive" , pas de nouvelle liste d'exercices, pas de programme Notion avec des sets et des reps soigneusement planifiés. Ce que j'avais, c'était une intuition différente sur la façon dont quelque chose s'apprend vraiment : pas en comprenant d'abord, en répétant ; pas en optimisant, en accumulant.

Ton corps sait apprendre. Il est juste rarement dans un environnement où on le lui permet vraiment.

5 degrés, 100 marches, les bras qui portent. Ça, le cerveau ne l'aurait jamais décidé tout seul.

Est-ce que ton corps a encore la place d'apprendre quelque chose, dans ton quotidien actuel ?

Réponds à ce mail, je lis tout.

Vivi

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P.P.S. La santé fait partie des 3 axes sur lesquels j'accompagne les pros de la tech. Si tu veux qu'on regarde le tien, réserve un appel découverte (gratuit, 30 min) : calendly.com/vivi-tofu/appel-decouverte

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